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samedi 28 novembre 2009

Temple

Les doigts mous du baraquin crissaient, du sable qui lui tombait dessus. Il lui en glissait jusque sur les yeux, dans ses paupières qui craquent. Ses genoux brûlants s'enfonceaient dans le sol meuble tout autour, et il gardait la tête levée devant la vaste cataracte où le sable creusait la trombe, qui s'écrasait beaucoup plus bas. D'où vient ce sable ? Le monument marquait la limite du monde. Derrière la falaise, qui sait ? Le sable tombait dans un vacarme, dans un vertige.

Il avait posé son pantin craquelé dans les buissons. Assis, les bras mous, sa petite tête ronde rougissant de plaques pastelles. La bouche un peu ouverte, vers les falaises entre lesquelles la poussière remonte dans un remous solide. Il ne veut plus rien dire. A ses lèvres on aurait pu croire qu'il avait soif.

La forêt étouffait les résonnances de la cascade. Il fallait voyager des jours à travers les sapins pour arriver au gouffre, où le sable plongeait à tête baissée depuis les hauteurs. Depuis des années, durant le voyage, on lui avait raconté toutes sortes de choses à propos de l'endroit ; un lieu de doubles suicides, une frontière impassible du monde où les dieux, mystère d'érosion qui ne s'achevait pas tout à fait et où les continents tiraient toutes leurs origines ; c'était la gorge où le monde rotait dans les nuages, d'anciens hommes y perpétraient des rituels de sauvages et des enfants nubiles y lançaient à peine leurs mères sans remords. Il avait écouté tout ça, et de pires encore.

Il était sourd, ses doigts séchés, les articulations de sa poupée craquaient du sable à chaque geste ; ses yeux étaient maintenant pleins de terre et il ne savait plus si le brouillard se dissiperait.

jeudi 24 septembre 2009

Plan B

Il y a du désespoir dans le tombeau
P. Riard
Comme la découverte au matin par une enfant des premières flueurs dans l'eau de son bain, la débâcle des grandes idées marque parfois à tout jamais les imaginations de celui qui la vit. Si l'évènement fait trauma, la seule pensée d'idées pareilles pourra provoquer une répulsion telle qu'il s'interdira la manipulation même de ces grandiloquences. Ou peut-être cela produira-t-il l'effet d'une déception, et il ne pourra plus les regarder en face sans garder le souvenir de leur trahison.
Il lui reste alors à trouver comment vivre avec de telles idées, qui ne manquent pas pour être débâclées de continuer à se présenter derrière ses paupières. En se dégoûtant du recours aux idées grandes, une diète spirituelle gronde, qui peut-être aussi nuisible dans l'ascèse que l'abondance dans la vacuité. Surtout c'est un combat fratricide ou gémellaire qui s'engage, et qui ne connait pas d'issue. Je ne prétend pas qu'il faille éviter le combat ; mais on n'a pas toujours envie de passer sa vie en campagne.

Dans le commentaire d'un épisode des Simpsons, l'un des scénaristes explique que ce qu'il trouve si drôle dans la scène qu'on est en train de voir, c'est que la blague se joue à l'arrière-plan. Il évoque une scène de Sleeper, où Woody Allen se bat avec un pudding géant pendant que des personnages discutent au premier plan, et dont tout l'humour tient pour lui dans cette place donnée à l'évènement. Le déplacement d'un gag au second plan lui applique une gaze délicate qui, souvent, comme la rousseur naissante aux joues d'un garçon pâle, en réchauffe les charmes. Si l'efficacité du procédé reste discutable, il se pourrait qu'on ait là malgré tout comme un modèle grâce auquel on pourrait garder leur place à certaines idées dans nos discours, tout en neutralisant leur grandiloquence.

Ce en quoi elles posent problème est qu'elles tendent à occuper tout l'espace de la pensée. Ce sont des enflures, schématiques, et raccourcies, qui agissent en fait comme un écran devant le reste, qui nous importe. Leurs autres défauts, leur aspect larmoyant, fat ou péremptoire, sont des effets de surface de cette propension à monopoliser l'attention.
C'est pourquoi il me semble frapper plus fort de les maintenir dans le champ de pensée en les reléguant à un plan où on les verrait petites et où on les entendrait moins, que de les neutraliser en les relativisant ou en les mettant dans un contexte. C'est dans ce sens là que la scène de Sleeper me paraît manquée, parce qu'elle dirige précisément l'attention sur le second plan au lieu d'essayer de l'en détourner ; or pour réussir proprement son effet, le second plan devrait créer une tension avec ce qui se passe devant ; il ne s'agit pas de montrer la même chose depuis un point opposé. Par une démarche un peu cruelle, on frapperait l'idée précisément là où ça lui fait le plus mal, sans lui laisser la consolation de pouvoir se cacher et revenir plus tard. Par le spectacle continu de sa taille véritable, peut-être parviendrait-on alors à l'éduquer elle-même et à la débarrasser de ses plus répugnants défauts.

jeudi 10 septembre 2009

Menstrues masculines.

L'époque était assurément impitoyable. Il fallait toujours de la vigilance, encore, et encore. Et ça n'était jamais assez, car il fallait répondre à une responsabilité exagérée de Christ ou d'Atlas. Ensuite, à l'examen de cette posture bien fate, accessible au premier venu ; après tout, c'était l'élégance et le goût de notre présence qu'on jugeait.

Quoi qu'il en soit, j'étais frappé d'un haut-le-cœur entier comme du lait, et puisqu'il avait été question au-dessus d'un excès de sang, j'aime à dire qu'il m'en remontait à la bouche. C'est que toutes les idées me paraissent dénuées d'élégance et de talent, et qu'elles arrivent à nous les genoux déjà secs et croustillants. De là mon intérêt pour ces vulgarités ; car c'en sont. Chaque parole avec des relents ferrugineux qui me faisaient un peu plus tituber sur ma planche et pencher la balance.

L'une d'entre celles-là, plus souriante, plus garçonne peut-être, avait des poupées musicales. Je lui intimais de les démembrer, quand elle répondit avec hauteur qu'il en était déjà question. Puis je me trouvais, j'aimerais dire malgré moi mais il faut bien dire que non, sans plus d'occupation. Je la renvoyai d'un coup de pied, sans pour autant lui porter plus d'affection. Me pardonnez-vous ce geste ?

Peut-être en va-t-il avec elles comme il en va avec les hommes, il y a un jet de séduction auquel on se doit de prêter attention, et c'est bien dommage pour les las, dont la traîne embarrassée semble vouloir les excuser, mais qui les inculpe bien plutôt. Mais la grande domestique qu'on n'aperçoit jamais, mais qui vous guette souvent cachée derrière un coin d'horloge ou de buffet, est toujours là pour passer sa grande chiffe, et tout s'organise avec la clarté d'une salle de réveil.

Je me tourne vers la glace, j'y vois mes lèvres coagulées, comme un banal parleur de salon, et je suis réveillé, je n'ai pas bougé. Le feu, les cendres ne bougeaient plus dans la coupe, j'avais fini. Consolation des consolations, je tente une dernière fois de capter mon reflet sur le carreau épais et noir...